À toi, que nous ne rencontrerons jamais

 

Difficile de savoir par où commencer. Je ne suis même pas sûre que je devrais l’écrire cet article. En tout cas peut-être pas maintenant, sur le coup de l’émotion. Je n’ai pas pour habitude de parler de sujets si personnels. Ici ou même avec mes amis. Mais aujourd’hui je ressens le besoin vital d’écrire. Le besoin de partager mon chagrin avec le monde entier.

Mon mari et moi essayons depuis presque dix mois d’avoir un enfant. Chaque mois la déception devenait de plus en plus difficile à gérer. Pourquoi ça ne marche pas ? Y a-t-il un problème ?
Mais il y a quelques semaines, notre rêve est enfin devenu réalité. Après quatre jours de retard de règles alors que mes cycles sont ultra réguliers, j’ai fait un test de grossesse. Le résultat est pâle mais positif. Deux jours plus tard un autre test bien foncé celui-ci nous confirme la belle nouvelle. Nous allons avoir un bébé. Euphorie. Dans 9 mois, fin mai, on pourra te rencontrer.

Rendez-vous chez le docteur, prise de contact avec la sage femme, tout s’enclenche. Plein de questions et de nouvelles obsessions : faire attention à tout ce que je mange et ce que je touche, car je ne suis pas immunisée contre la toxoplasmose.
Mais on s’en fiche, on est trop heureux, sur un petit nuage. On n’a pas pu attendre trois mois pour l’annoncer à nos familles. Pourquoi attendre ? Tout le monde pleure de joie par Skype interposés.
On te parle tous les jours. Tu fais déjà partie de notre vie, de notre famille. J’ai commandé « L’officiel des prénoms 2020 » pour nous aider à choisir le tien même si on a déjà des idées. On a tellement rigolé hier en voyant le nom « Napoléon ». On s’imaginait déjà t’appeler «Napo chan» à la japonaise.
Mais voilà, cette nuit, on a beaucoup moins rigolé. Vers 4h30 du matin je me suis réveillée. Depuis que je suis enceinte je fais beaucoup d’insomnies. J’ai un peu mal dans le bas du ventre. Je vais aux toilettes et là, l’horreur. Du sang. Je perds du sang ! Et les crampes se font plus intenses. J’hurle pour réveiller mon mari. « Je crois que je suis en train de perdre le bébé ». Les mots sont dits. Je pleure. Des litres et des litres de larmes. Nous consultons en urgence un médecin de nuit. Il pense aussi à une fausse couche mais nous conseille d’appeler notre sage femme pour faire une échographie et le confirmer. Notre sage femme est adorable. Elle comprend notre désarrois. Nous confirme en effet que cela ressemble à une fausse couche mais qu’il faut attendre pour être sure. Il faut que je me repose. Que je vois comment les choses évoluent. J’ai rendez-vous le lendemain pour une échographie. Mais plusieurs heures plus tard, la douleur est presque insoutenable et je perds toujours énormément de sang. La dernière petite goutte d’espoir vient de s’évaporer. Mon bébé, nous ne te rencontrerons jamais.

Oui tu n’avais que 7 semaines mais pour nous tu étais déjà plus réel que n’importe qui d’autre dans notre vie. Il va falloir maintenant se remettre. Faire le deuil. Le deuil de toi, de ton avenir, de notre avenir tous les trois. Mon coeur est brisé en mille morceaux. Je n’ai envie de rien à part d’être dans les bras de mon mari et de pleurer. On pleure beaucoup ensemble. Cette épreuve, on le sait, fait désormais partie de notre histoire. Nous nous aimons plus que jamais.

Dans quelques semaines, quelques mois, on recommencera sûrement à essayer de le faire ce bébé que nous désirons tant. Mais plus rien ne sera jamais comme avant. L’insouciance, le petit nuage sur lequel nous étions perchés, ont disparu. La prochaine fois il y aura la peur. La peur de perdre encore notre bébé. Alors peut-être que nous ferons les choses différemment, que nous attendrons pour l’annoncer. Ou peut-être pas. Car après tout, les proches sont aussi là pour partager les moments moins heureux, non ?

Si je parle de tout ça aujourd’hui c’est parce que premièrement ça me fait du bien, et puis parce que je ne veux pas faire de cette épreuve un tabou. Trop souvent la fausse couche précoce est passée sous silence alors que cela concernerait 10% des grossesses. L’entourage, les collègues n’étaient même pas au courant que nous attentions un bébé alors comment leur dire la douleur après l’avoir perdu ?
Physiquement, rien ne se voit. Physiquement, j’ai l’air d’aller bien, à part les traits tirés, les yeux rougis, rien ne se voit. Pourtant j’ai perdu la chair de ma chair. Je suis vide de toi.

J’en veux à mon corps, à mon travail trop fatiguant, à la terre entière. Je suis déprimée mais la vie continue. Je dois reprendre le travail, je dois gérer les tâches du quotidien, bien que mon mari soit aux petits soins pour moi. Mais lui aussi souffre. Au moins autant que moi.
Je dois marcher dans la rue et croiser toutes ces familles, ces femmes enceintes, ces bébés adorables. J’ouvre Instagram et je ne vois plus que ces bébés souriants, ces personnes que j’adore suivre et qui sont en train de vivre cette expérience merveilleuse qu’est la grossesse et la maternité mais qui me renvoient désespérément à mon chagrin, à ma perte. Oh mon bébé, je ferais n’importe quoi pour pouvoir te rencontrer, pour te porter ces 9 mois dans mon ventre et faire enfin ta connaissance. Mais la vie en a décidé autrement. Je ne peux te promettre qu’une seule chose, nous ne t’oublierons jamais.

Article écrit hier, le jour de ma fausse couche.

 
Noémie SatoCommentaire